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Et si la phrase était le fil du lecteur qui à la manière
du funambule cherche d'abord son point d'équilibre au contact de l'air qui
l'environne, puis avance sur la ligne au gré des courants d'air qu'il crée et
parcourt la distance du livre comme on traverse l'épaisseur d'un rêve. |
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DES YEUX
Á LA BOUCHE:
LE LIVRE, L'OBJET D'UN RITUEL DE PASSAGE |
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Lire en silence pour
pénétrer des existences autres, pour démultiplier la
sienne propre. Je lis à voix haute pour me pénétrer de ma propre
existence. J’aurais bien du mal à savoir ce qu’elle recouvre
mais je sens qu’elle s’enracine dans la voix qui dit les mots de
l’autre. Ceux qui par la pensée de celui qui écrit les a rendus
plus vrais, plus épais, plus charnus, en réalité plus denses. L’équilibre d’une
phrase qui sonne, me donne un sentiment d’accomplissement, une envie terriblement physique de m’en
emplir la bouche. Je réalise que la bouche est pour moi une
ouverture essentielle et en même temps une grotte, une cavité
formidable, une caisse de résonance. Il y en a d’autres dans le
corps, les chanteurs le savent fort bien.
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| LIRE
Á VOIX HAUTE |
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Récemment, la ville de Saint-Ouen (Seine Saint Denis) a
souhaité organiser des lectures publiques dans des halls
d'immeubles des quartiers populaires. Dans le même temps,
l'acteur Fabrice Luchini investit, livre en main, les théâtres
parisiens, pour y déverser d'époustouflantes lectures. Depuis
quelques années, plusieurs associations de lecteurs publics se
sont créées, répondant aux demandes de lieux culturels les plus
diversifiés : bibliothèques, cafés littéraires, salons du
livre...
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| LE RETOUR DE
L'ÉCRITURE |
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Les écrivains que j’aime lire à voix haute ne cherchent pas à
expliquer le monde mais à l’exprimer. La précision,
l’exactitude, la maîtrise avec lesquelles ils manient le
langage, les préservent de toute illusion quant à rendre compte
directement du monde.
Le texte, objet d’art littéraire est à lire comme une carte où
le réel se produit sur une autre scène. Le texte est l’espace
qui inscrit ce déplacement du réel sur la scène de la pensée, en
conserve les traces, les parcours, les itinéraires. Les mots en
sont l’ombre portée, la mesure de l’écart...
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LECTURE
ÉLÉMENTAIRE |
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Parler et perdre dans l’habitude du
discours quotidien les sensations premières liées à la parole. Á
commencer par la préhension de la bouche, les clapotis de la langue, les
mouvements de la mâchoire et des dents; toutes les outrances que le jeu
social réprime. Lire à voix haute et garder une relation faite
d’émerveillement avec sa langue et avec tout ce qui s’articule dans le
corps. La jubilation liée à une écriture est faite d’un savoureux
mélange de l’esprit et du corps qui désirent l’incarner en formant les
sons de cette langue inouïe. Celui qui travaille avec la langue de
l’autre fabrique des êtres sonores. Ce besoin de pénétrer, d’aller à
l’intérieur d’une écriture vient avant tout d’une séduction de la
langue. Le besoin de sentir domine le besoin de voir. C’est une
communion par le dedans au dehors. Cette nécessaire dépense organique
suscite en moi des sensations qui me ramènent à la Terre et qui me sont
de plus en plus essentielles dans mon désir de lire à voix haute.
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SILENCES
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Quelle plus étrange connivence que celle ressentie avec la pensée d'un
inconnu!
La lecture est affaire spirituelle; il arrive parfois que rien
de ce que je lis ne fasse obstacle à ma pensée, que les paroles
inscrites sonnent à mes oreilles comme un silence entendu. Seul
ce trouble-là me donne l’élan de lire à voix haute, avec
l’obstination de découvrir quelle sera la musique de ce silence,
nourrie d’un mélange de timbre et de vitesse. Parfois il
demanderait de la lenteur, parfois seule la trace laissée par la
vitesse...
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ÉCOUTER LA LANGUE DU POÈME |
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Tout acte musical est précédé d'une écoute intérieure, qui
s'ouvre ensuite sur l'extérieur. Celle-ci se caractérise par une
intention d'entendre, qui représente un déconditionnement de nos
habitudes d'écoute, un retour à l'expérience originaire de la
perception. « Transformer toutes nos habitudes en habiter »,
c'est changer notre posture de perception :« Cette tâche prend
acte d'une dénivellation dans le monde et dans la langue »...
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FRANCIS PONGE, LE RAVISSEUR DU RÉEL |
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Francis Ponge, homme de lettres du XXème siècle, s'est donné corps
et biens à cette formidable recherche spéculative à laquelle se
sont voués des hommes comme Cornelius Fronto, Marc Aurèle,
Isidore de Séville, Rabelais, Montaigne, Shakespeare, Nicolas de
Cues. Leur désir irrépressible d'étreinte de la réalité s'est
donné comme outil le langage, matière à images et à paradoxes.
Leur appétit de lumière reconnaît le logos comme le
lien qui nous montre le monde...
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L'OFFRANDE VOCALE DE JACQUES REBOTIER |
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L'offrande vocale de Jacques Rebotier
pour une mise en scène du chef-d'oeuvre de Junichirô Tanizaki :
Eloge de l'ombre.
Publié en 1933, Éloge de l’ombre peut être lu de face,
comme un simple carnet de notes personnelles ou encore, de dos,
comme un traité d’esthétique japonaise. Jacques Rebotier,
auteur, compositeur et metteur en scène a choisi de nous
dévoiler ce texte de profil, de biais, à travers ombre et
reflet, en images, en énigme et en miroir. Sa lecture se situe
où nous ne pouvons prendre racine : l’entre-deux .«
J’avais envie de poser sur la scène cette bipolarité
ombre/lumière - propre/sale – présent/passé – dehors/dedans –
essai/digression – général/intime »...
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| JEAN-DANIEL POLLET, UN POÈTE DE L'IMAGE |
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Dieu sait quoi, le film de Jean-Daniel Pollet librement inspiré
de l’œuvre de Francis Ponge : une affaire d’agencement
Dieu sait quoi est un dialogue, trilogue,
infinilogue intérieur entre les images de Jean-Daniel
Pollet, les mots de Francis Ponge et la musique d’Antoine
Duhamel. Nous voyons ici se déployer un monde en processus,
en archipel, où chaque élément, parfaitement autonome,
entre dans la ronde d’une combinaison vertigineuse. Il n’y a pas
ici saturation d’informations mais au contraire polyphonie.
C’est de pluralité simultanée qu’a besoin la pensée pour voler à
l’aise...
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| L'ÉCRITURE
Á VOIX HAUTE PAR ROLAND BARTHES |
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S'il était possible
d'imaginer une esthétique du plaisir textuel, il faudrait y
inclure: l'écriture à haute voix. Cette écriture vocale
(qui n'est pas du tout la parole), on ne la pratique pas, mais
c'est sans doute elle que recommandait Artaud. Parlons-en comme
si elle existait. Dans l'antiquité, la rhétorique comprenait une partie oubliée,
censurée par les commentateurs classiques: l'actio,
ensemble de recettes propres à permettre l'extériorisation
corporelle du discours: il s'agissait d'un théâtre de
l'expression, l'orateur-comédien « exprimant» son indignation,
sa compassion, etc.
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UNE LECTURE INSTABLE
PAR PIERRE ANTOINE VILLEMAINE |
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Je regarde cet homme qui va lire en public.
Je vois l’étrangeté de ce
corps courbé vers le livre. Une masse voûtée, close sur elle-même, qui n’a
pas encore de visage. Il y a quelque chose d’animal dans ce repliement.
Il semble inerte,
immobile, figé, absent. Paupières mi-closes. Tête penchée. Absorbé. Rentré
en lui. Cependant, il n’est pas plongé en lui. Il n’est pas à la recherche
d’une intériorité. Il n’est pas ailleurs. Tout le contraire, il est sur ses
gardes, à l’affût, aux aguets. Il est écoute.
Il s’accorde aux bruits de la vie.
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