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Les bibliothèques Michel
Butor
Rangés dans leurs casiers comme des bouteilles les volumes
fermentent à l'intérieur de la grande cave aux lampadaires doux
sur les fronts ridés ou bouclés qui se penchent dans le
déchiffrement de leurs annotations. Par ici les dictionnaires,
l'espalier des langues; dans cette galerie les cristallisations
des sonnets et des haïku, la joaillerie des ballades. On ouvre
une grille et c'est la haute salle de lecture avec ses verrières
qui répercutent les somnolences, les feuillettements, les
émerveillements. Comme une vrille de volubilis la longue phrase
s'entortille autour de la rambarde qui longe les balcons des
romans-fleuves avec leurs péniches de familles, d'héritages,
d'affrontements, d'effondrements, d'écœurements et de baisers.
Plus loin les rayons de l'Histoire Naturelle avec les herbiers
et les flores; les oiseaux, s'envolant quand on tourne les
pages, virent autour des colonnes de fer, effleurent les crânes
et reviennent dormir dans leur volière de cuir ou de toile; les
rugissements des fauves et le passage des poissons devant ces
fenêtres d'aquarium.
Quelques marches et voici les bibles enluminées sous leurs
vitrines, les recueils d'estampes avec trompettes, chimères,
désastres et caprices, les albums avec leurs introductions et
détails en noir ou en couleurs; puis on débouche sur les atlas,
les guides, les horaires, les photographies des pays lointains -
à nous les oasis, les archipels, les icebergs, les palétuviers!
-, l'alcool des traductions, le parfum des originaux.
Une porte semblable à celle d'un coffre-fort mène aux manuscrits
dont les paraphes et les accents se retournent dans leurs draps
tranquilles, surveillés par leurs infirmières chuchotantes qui
les aèrent et les caressent. Certains ont des chambres
particulières avec divans, fauteuils, bibelots, microscopes et
lanternes de projection; et l'on pourrait continuer jusqu'aux
laboratoires où l'on fait avouer les palimpsestes, les encres de
sympathie, on développe les clichés; où l'on analyse les fibres,
on décolle et recolle, tranche, baigne, recoud, reconstitue dans
un virevoltement perpétuel de paragraphes et de signatures, avec
le tintement des éprouvettes et les fustigations des machines à
écrire. Délices de ces appartements, de ces suites à pupitres et
miroirs, monte-charges, tapis roulants, enregistreurs et
décodeurs, tapisseries et gardemanger.
La laine des siècles s'y amasse en nuages de phylactères
sentencieux. Et tout en bas les fichiers, les ordinateurs, les
cliquètements des bobines, les sas pour le profond hangar où
l'on nourrit les satellites beaux parleurs, l'observatoire des
échos.
Michel Butor In, Anthologie nomade
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