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Femme qui lit à voix haute devant tout le monde

frédérique bruyas © ernesto timor

À lectures vivantes, verticales, Frédérique Bruyas donne la Parole à l'Autre. À voix haute et ouverte, elle donne corps aux auteurs. À travers des objets d'art appelés livres. Elle entre dans le texte comme sur une scène, chaque mot a son corps, chaque geste éprouve un caractère, en chaque silence bat une substance.

Frédérique Bruyas visite les livres à  manière organique. Elle en fait entendre l'inouïe. En chaque bouche, elle épie le derme. À travers ses lectures, se courbent des genres, s'enflent des catégories grammaticales, défluent et se gravent des étymologies.

Chaque vocalisation décrit un objet, une histoire, un phénomène physique. À flux lents, saccadés, à débits rapides, à grands jets de répétitions, à insistances lettrées, Frédérique Bruyas géo-maîtrise, ces petits objets d'art tombés sur la terre, à angles doux. La lectrice nous livre le moment même où le mot s'ouvre à sa propre peau, où l'histoire va forer puis ériger un événement comme un mouvement cardiaque.

Aux lectures de Frédérique Bruyas, on n'est jamais seul dans la fiction - on arpente seulement les mots qui manquent. Sous la façade des livres, on perçoit des rumeurs, des fantasmes, les visages du ciel, des bribes d'opéras.

La lectrice tourne les pages. Sous son geste élastique, parfois nous pétrissons des mots mous, pour que la consonne ne dure.

Entourée de musiciens aux tempes électriques, imbibée de numérique, d'images et magnétiques, Frédérique Bruyas déchiffre l'empreinte des mots.

La langue frappe, enroule, respire la matière de l'histoire. Son corps sonne sous les pas, le pouls enregistre les vibratos et l'ensemble chrome la scène.

Attention, maintenant l'histoire coule des gorges, les personnages découlent des livres, en sortent, deviennent des êtres sonores. Ils nous frôlent, nous déglutissent, nous respirent à  lèvres ajustées.

Frédérique Bruyas mord et souffle le présent, le continuellement présent. Dans nos veines, tremble encore la strate d'une image, un reste de scène.

Dans vos oreilles, Frédérique Bruyas éduque le silence à voix haute.

Ecoutez.

Anne de Commines



entretien.

Frédérique Bruyas, entretien avec Denis Boyer

Denis Boyer : La première fois que j’ai entendu ta voix, j’ai été frappé par sa ressemblance avec l’eau. Je m’explique, elle semble ce mixte de minéral et d’organique, elle garde une allure guidée par sa texture mais joue sans cesse avec la gravité, et ses dessins profitent de chaque relief de fond pour changer en surface. Acceptes-tu cette comparaison ? Et ressens-tu un rapport « liquide » avec la plastique du texte lorsque tu le lis ?

Frédérique Bruyas : La lecture à voix haute m’a révélé très concrètement le bien-fondé de cette conception ancienne et désormais poétique du corps de l’homme : un microcosme reflétant le grand macrocosme. Les quatre éléments qui rendent la vie possible sur notre planète s’allient subtilement dans la voix humaine qui prononce les mots du livre.
L’air garde son invisibilité mais donne à voir et porte par le souffle le texte comme l’oiseau se laisse guider par les vents. J’aime à dire que nous créons des courants d’air quand nous parlons la langue de l’auteur.
L’eau comme l’air est à ce point vitale que sans elle pas de son. De la salive comme de l’huile pour les rouages d’une machine. Chaque lettre se lie ainsi à la suivante et donne à la langue sa surprenante capacité à prendre les formes. Comme l’eau, elle épouse toutes les formes et devient elle-même une machine de paroles capable de rendre compte du monde qui lui reste pourtant étranger. Courant qui permet la circulation d’un monde à l’autre avec fluidité.
La terre qui seule ancre le monde, l’enracine. Les consonnes sont bien plutôt du côté de la terre. Elles donnent au mot la force de se dresser, de se tenir debout. Mais le sol n’a pas toujours les mêmes qualités. Il peut être meuble, aride, rocailleux et confère à la langue son caractère. La gravité est bien à la racine. Celle qui cherche à se frayer un chemin à travers les multiples strates du sol qui toutes ensemble fondent l’engagement. Il y a bien un entêtement à dire le monde.
Le feu enfin comme l’énergie ultime. Bien précieux qu’il me faut réalimenter sans cesse. Mais ce feu intérieur se nourrit précisément de certaines écritures dont l’intensité me porte à l’incandescence.

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